vendredi 26 juin 2009

Sans titre

par Coline Honoré



(Pièce sombre, munie d’un lit, d’une lampe de chevet. Il y a des piles de livres partout, il y en a énormément.
Il y a une jeune fille d’environ 16 ans, très chétive, couchée dans le lit, à lire un livre)

Entre un homme, la quarantaine, un psychologue.

h: Puis-je entrer, mademoiselle ?

f : Vous êtes déjà entré, monsieur, mais je vous en prie.

H : Oh, je vois qu’il n’y a pas de chaise…

F : Je vous assure que vous n’en aurez pas besoin. Sans vouloir vous manquer de respect, monsieur, je n’attends rien de votre visite et ne doute pas qu’elle soit très courte.

H : Votre mère vous a-t-elle expliqué les motifs qui la poussaient à faire appel à moi ?

F : Comme vous tenez visiblement à rester, je vous conseille vivement de cesser de me parler sur ce ton infantile. La faute de votre visite n’incombe qu’à ma mère, je vous prie de ne pas tenter de vous excuser faussement en essayent de m’être sympathique.

H : Je vois. Puis-je aller chercher une chaise ?

F : Je vois mal comment vous l’interdire.

H : mademoiselle, s’il-vous plaît. Vous prétendez ne pas m’en vouloir pour cette visite, votre ton m’en fait douter.

F : La faute de vous incombe pas. Cela n’empêche nullement que je n’aie aucun respect pour votre corps de profession.

H : Ayez dans ce cas du respect pour l’être humain.

F : j’aurai envers vous le respect minimal qui revient à l’être vivant. Je ne vous outrage pas.

H : Je vais chercher cette chaise.

(elle reprend la lecture, il revient trente secondes plus tard. Il s’assied.)

H : Que lisez-vous, si je puis me permettre de poser la question ?

F : Vous le pouvez, mais quand bien même je vous répondrais, vous ne connaîtriez pas.

H : je ne mets pas en doute vos connaissances, mais il est fort probable qu’en plus de vingt ans de lecture, j’en ai accumulé au moins autant que vous en deux ou trois ans…

F : Permettez-moi d’en douter largement.

H : Eh bien, je prends le risque.

F : Les facéties de la mort. Thomas Lovell Beddoes.

H : C’est probablement un de ces thrillers américains à la mode en ce moment, je me trompe ?

F : Thomas Lovell Beddoes est un dramaturge et poète anglais né au début du 19eme siècle. Vous vous trompiez effectivement. Vous n’avez cependant pas grand tort : il est tombé dans l’oubli le plus total.

H : Eh bien, vous m’avez appris quelque chose.

F : Je n’en doute pas. Vous dites ça sur le ton de la flatterie. Je doute que votre présomption et votre suffisance en soient amoindries, mais au moins votre caquet est à présent rabattu.

H : Mademoiselle, vous n’avez plus besoin de me faire comprendre à quel point ma présence vous est indésirable. Si vous espérez me faire partir à force de vexations, je dois vous prévenir que vous risquez d’attendre longtemps.

F : Je ne tente pas de vous faire partir. Si c’était le cas, je m’y prendrais autrement. Le bon déroulement de votre travail, et par conséquent votre salaire, nécessite votre ténacité, je ne doute pas que vous soyez aguerri de ce côté.

H : Etes-vous au moins consciente de faire souffrir vos proches ?

F : Ne commencez pas comme ça. Je suis parfaitement insensible à toutes espèces de chantage affectif.

H : vous êtes donc égoïste à ce point.

F : Il est normal que je sois égoïste, étant donné que je suis seule. C’est un calcul purement logique.

H : Là, vous n’êtes pas logique, dans votre raisonnement, vous devriez ne pas être seule, vous que vous vivez avec vos livres.

F : Ne soyez pas grotesque avec moi. Je ne suis pas dans un délire romantique où je serais persuadée de la vive propre de chacun de ces livres. Je suis pragmatique. Je ne leur dois absolument rien, ce sont des objets. C’est pour ça que je les aime : je profite d’eux sans rien leur devoir en retour.

H : D’accord, cela se tient. Mais votre mère, là dedans ?

F : Mettre au monde un enfant est un acte purement égoïste. Qu’elle ne s’étonne pas que je le sois en retour.

H : Egoïste ? Mais elle vous a donné la vie ! C’est le plus beau des cadeaux !

F : Absolument pas : elle a engendré un enfant pour son unique plaisir, et non parce qu’elle pensait que cet enfant, d’ailleurs uniquement virtuel, apprécierait un jour de vivre. N’essayez pas de jouer sur la corde sensible avec moi.

H : Je vous où vous voulez en venir. Vous voulez faire payer à votre mère le fait de vous avoir donné la vie parce que vous souffrez et regrettez momentanément d’avoir été engendrée.

F : S’il vous plaît, une première et dernière fois : n’essayez pas d’essayer de « voir où je veux en venir ». Croyez-moi, ça ne se produira jamais. Je suis au regret de vous détromper mais je ne regrette absolument pas d’être née. Je ne souffre pas, j’adore la vie que je mène. C’est ma mère qui refuse de me laisser la mener, et qui se persuade au nom de ses acquis sociaux et psychologiques que mon comportement traduit un mal être, un déchirement intérieur, et autres élucubrations parfaitement absurdes et infondées.

H : Vous savez, on peut souffrir et traduire cette souffrance par des comportements extérieurs sans même en être conscient.

F : Si vous évoquez seulement le nom de Freud, je hurle. Sérieusement, arrêtez avec votre discours de psychologue tout prêt acheté en kit.

H : Vous pensez être satisfaite par la vie que vous menez, mais ce n’est pas une vie, c’est au contraire une absence de vie, vous passez vos jours et vos nuits dans la plus totale passivité ! Un jour, vous regretterez le temps perdu, votre jeunesse passée à l’ombre, il sera trop tard pour vivre.

F : Je ne « mène » pas ma vie, je l’ai choisie. Cela me rend bien moins passive que la plupart des gens qui mènent une vie au sens où vous la concevez.

H : Ecoutez, ne jouez pas sur les termes, s’il vous plaît : vous passez depuis des années toutes vos journées dans ce lit, à dormir, lire et manger ! Vous ne faites que recevoir, vous êtes passive !

F : Quand bien même je le serai, mon cas ne différerait pas de celui de la moyenne de la population, mis à part le fait que dans le leur, la lecture soit remplacée par le travail, ce qui me rend plus glorieuse qu’eux, car lire ne m’asservit pas.

H : Bien sûr que si.

F : laissez-moi deviner, les livres m’asservissent car je ne sais me passer d’eux, qu’ils ont un ascendant sur moi, etc etc. Je me trompe ?

H : C’est effectivement ce que j’aurais dit, en d’autres termes.

F : Je suis navrée d’avoir à vous le dire, mais vous examinez la situation en robot, en œil électrique analysant chaque facteur, en les imbriquant et en déduisant ensuite la solution théorique qui en découle. Cela dit, cela ne m’étonne pas d’un psychologue, c’est là le principe même de leur métier.

H : Vous pensez donc être si extraordinaire que la psychologie ne s’applique pas à vous ?

F : Pour la première fois depuis le début de ce simulacre de conversation, vous avez raison. Je suis bel et bien extraordinaire, mais encore une fois vous déformez le sens du mot en lui donnant le caractère d’une qualité, alors qu’il dépeint juste une certaine gradation de normalité. Je crois pouvoir dire sans prétention n’être pas ordinaire, ne serait-ce que par ce choix de vie dont il est justement question présentement.

H : Vous dites avoir fait un choix. Quand se choix s’est-il imposé à vous ?

F : Puis-je savoir quelle importance accordez-vous à cette précision ?

H : Je doute qu’une enfant de votre âge puisse prendre une décision sans la regretter plus tard.

F : C’est d’une parfaite stupidité, mais quelle différence y aurait-il à ce que je l’ai prise il y a un, deux, ou trois ans ?

H : Je trouve simplement votre détermination étonnante.

F : Je suis un cas, dites-le carrément. Treize ans, voilà. Ca vous excite ?

H : S’il vous plaît, mademoiselle… Ne soyez pas vulgaire.

F : Quitte à être vulgaire, je préfère l’être franchement qu’à votre façon, par mauvaise foi, banalité, et lieux communs dégainés à chaque tirade comme des armes puissantes. De plus, le verbe exciter ne décrit pas uniquement l’excitation sexuelle. Qui est alors vulgaire ?

H : êtes vous réellement toujours autant sur la défensive ?

F : Je refuse de me voir accusée de vulgarité.

H : Ne tentez pas cette excuse, vous êtes imbuvable depuis le début de la conversation !

F : Je ne vous retiens pas. Pour une fois, vous allez devoir mériter votre salaire si vous tenez à le recevoir.

H : Et vous n’avez pas peur de me faire sortir de mes gonds ?

F : Vous feriez un bien piètre psychologue. Ce qui est un pléonasme. Vous tenez à être un pléonasme ?

H : Pourrions-nous revenir vers une conversation plus constructive ?

F : En réalité, la formule exacte aurait été « pourrions-nous évoluer vers une conversation plus constructive », celle-ci ne l’ayant pas encore été.

H : Si vous y tenez.

F : Excusez-moi, mais il serait tout de même temps que je vous demande quel est le but de votre visite, et qu’en espérez-vous. Ou du moins, qu’en espère ma mère ?

H : Eh bien, tenter de comprendre les raisons qui vous ont mené à refuser d’intégrer la vie extérieure à votre chambre.

F : Faux. La seule raison de cette visite est de tenter de me faire revenir à ce que vous pourriez oser appeler la raison.

H : Si ce fut le cas, vous avez anéanti cet espoir il y a bon temps.

F : cet espoir, entendez-vous !

H : Enfin, qu’espérez-vous m’entendre dire ? Qu’étant donné que j’exerce ce métier pour gagner ma vie, mon salaire est mon seul intérêt et que je me fiche éperdument de mes patients ? On peut tout de même aimer son métier, cela n’entre pas dans votre champ d’imagination ?

F : N’utilisez pas ce ton implorant avec moi, et cessez de tenter de me faire prendre conscience de faits ou m’apprendre des choses. Si vous aviez des qualités humaines capables de m’interpeler seulement, vous auriez déjà capitulé par respect pour moi depuis longtemps.

H : Mais vous entendez-vous seulement ? Vous rendez-vous compte de l’amertume et du cynisme, de l’agressivité qui sont en vous après quelques années de cette vie ! Qualités humaines ? Non mais sérieusement, vous délirez ? Vous êtes une pimbêche et une enfant gâtée ! On vous apporte tout dans une cuiller en or ! Vous êtes une petite fille aigrie !

F : le fait que je sois capable de vous faire taire à chacune de vos lamentables tentatives vous vexe. Je sais être méchante, la vie ne m’aurait pas plus épargnée, vous parlez sans savoir. Allez-vous-en !

H : C’est trop tard, si vous aviez voulu que je parte, vous vous seriez montrée plus banale pour me démontrer que tout allait bien.

F : Encore un de vos sophismes…

H : Avant vos treize ans, vous avez connu l’extérieur, tout de même ?

F : Assez pour décider de ne pas en faire partie.

H : Et comment cela s’est-il passé, un jour, vous avez refusé de vous lever le matin, et vous n’avez plus quitté votre lit depuis ?

F : Ca ne vous regarde pas.

H : J’aimerais comprendre.

F : Ce n’est pas à votre âge que je vais vous expliquer que l’on n’obtient pas toujours ce qu’on désire.

H : Allons, vous accordez tant de cas à votre histoire, pour la juger si indicible ?

F : Oh non, je fais clairement ça pour vous emmerder, vous ne pensiez tout de même pas que j’allais y mettre du mien ?

H : Vous ne pensiez tout de même pas que votre mère m’aurait invité sans me le raconter ?

F : Bien sûr que non, c’est pourquoi j’ai jugé inutile de répéter ce qu’elle a dit, j’en suis certaine, avec plus d’émotions et de violons que je ne l’aurais fait.

H : La plupart des grands malades veulent au contraire vivre le plus violemment possible, profiter un maximum du sursit qui leur est accordé. Pourquoi ne voulez-vous pas vivre ? Vous êtes jolie, vous connaîtriez l’amour, tout s’ouvre à vous. Pourquoi ?

F : Je vis intensément et baignée dans l’amour. Je vous répète que vous seriez incapable de comprendre.

H : L’amour ne peut pas être salutaire lorsqu’il se déroule à sens unique !

F : Je ne demande pas à être sauvée, comme cela se trouve !

H : Vous ne pouvez pas vivre dans l’amour, admettez que vous aimiez, vous ne l’êtes pas en retour, c’est invivable.

F : Sophisme. Rien n’est invivable. Mis à part la mort, et je ne fais pas d’esprit en vous annonçant ça. En lieu de retour, il y a une possibilité, un espoir, un simple « si ». Je ne vois même pas pourquoi je discute avec vous, je vous répète que vous n’avez rien à faire là-dedans, je n’ai rien à prouver et je n’ai à répondre de rien. Allez-vous-en, charognard.

H : Je ne vous comprends pas.

F : Je ne vous comprends pas non plus, et c’est loin de me perturber. Cela me perturbe d’ailleurs tellement peu que vous m’excuserez, je vais aux toilettes. A moins que là aussi, vous ne vouliez m’y suivre.

(Elle se lève et se dirige vers la porte)

H : Bien entendu, j’ai dit que vous étiez jolie, je veux également profiter de vous.

F : Je ne me fais aucune illusion, vous êtes trop lâche pour vouloir coucher avec moi.

H : La lâcheté ne consisterait plutôt-elle pas à succomber ?

F : Pas lorsqu’il s’agit de quelqu’un de votre catégorie sociale. Une personne sans aucun acquis moral n’aurait aucune gêne, tandis que vous regimberiez à accomplir un acte dont l’immoralité due à mon âge n’est que récente.

H : La question ne se pose pas, quand bien même j’ai l’objectivité d’admettre votre beauté, je n’ai pas de désir pour vous. Je ne vois même pas pourquoi la discussion erre jusqu’ici ! Allez donc aux toilettes, calmez-vous, je vous en prie.

F : Allons, je ne vais pas vous sauter dessus. Sans vous vexer, cela relève de l’impossibilité.

(elle sort, et revient deux minutes plus tard. En l’attendant, le psy regarde les livres qui traînent)

H : Ah, Boris Vian ! J’aime beaucoup.

F : Aimer Vian est presque une obligation, c’est un des plus grands génies artistiques du 20eme siècle. Vous vouliez instaurer une sphère d’intimité entre nous par le biais de notre amour commun pour Vian ? Cela me dégoûte que vous l’aimez. Les gens ne se posent jamais la question de savoir s’ils sont dignes.

H : Vous êtes décidément stupéfiante. Vous rendez-vous au moins compte de votre degré d’orgueil ?

F : La dignité n’est pas une qualité. On est digne ou on ne l’est pas, cela peut dépendre de beaucoup de choses. En l’occurrence, je pense être digne d’eux car je leur dévoue la vie. Vous, vous êtes psychologue.

H : Mais Vian vivait dans les caves, il vivait intensément, il était très actif, et vous pensez, si je suis votre raisonnement, en être digne ?

F : Boris Vian reniait toutes les conventions sociales et ne s’imposait rien, il ne considérait rien comme acquis, et remettait tout en question. Je pense en être digne.

H : Cette conversation va vite tourner court, reprenons à partir de votre maladie.

F : Je vous avoue que la façon dont vous employez l’impératif présent à la première personne du pluriel est assez drôle, si vous permettez.

H : Encore un sarcasme. A ce stade-ci de la conversation, vous ne parvenez plus à m’étonner.

F : Oh, cela me vexe, si vous saviez.

H : Vous voulez éviter que nous parlions de cette maladie ?

F : Pas spécialement. En vérité, je ne vous étonnerais pas non plus en disant que je préférerais éviter de vous parler, tout court.

H : Si c’était le cas, vous pratiqueriez le mutisme, tandis que dans le cas présent, vous prenez un malin plaisir à me clouer le bec coup sur coup.

F : Ah, oui, suis-je bête, j’avais oublié que vous aviez pratiqué des expériences sur différentes filles de mon âge qui refusaient de sortir de leur chambre et ne voulaient pas vous parler, et qu’une majorité d’entre elles préféraient se taire, d’où vous en tirez cette conclusion.

H : Pourtant je serais probablement déjà parti si vous n’aviez pas parlé. Mais maintenant que je vous l’ai conseillé, il devient impensable pour vous de songer à m’obéir. Ou bien, solution plus probable, vous vous emmerdez tellement que même ma visite vous distrait, et vous n’avez pas très envie de me voir partir, mais vous préférez tout de même être désagréable avec moi, pour l’exercice.

F : Vous pensez sérieusement que si je m’ennuyais avec Sade et Bukowski, ce ne serait pas le cas avec vous ?

H : Là c’est différent, il vous arrive quelque chose, à vous, et non pas à des personnages.

S : Il m’est déjà arrivé quelque chose, j’ai préféré laisser tomber, vous ne faites pas le poids à côté de cette chose.

H : vous ne voulez pas la nommer, n’est-ce pas ?

S : Vous tenez vraiment à bander, hein ? Sarcome d’Ewing, c’est si important que ça ? Vous ne pensez tout de même pas que le prononcer ou pas pourrait être salutaire pour moi ?

H : C’est effarant de vous voir nier à ce point les effets que cette maladie a eu sur vous.

S : Je ne les nie pas du tout. J’ai eu une crasse, j’ai survécu, cela arrive à beaucoup de personnes, je ne vois pas en quoi ce serait capital.

H : Mais cela a tout de même été l’élément déclencheur de votre nouvelle façon de vivre ?

S : Qui vous dit que je n’ai pas simplement pris goût à la vie de feignasse dans les hôpitaux ?

H : Quelque chose me dit qu’on n’y prend pas goût.

S : Je vous le redemande, qu’attendez-vous de moi ? Vous voulez que je vous dise que cette maladie m’a tellement traumatisée que je vis dans une bulle en attendant un élément déclencheur qui me guérira et me renverra vers la normalité ?

H : Si vous le proposez, vous devez tout de même y penser, même si vous le niez.

S : J’y pense comme à la solution toute faite à laquelle les gens pensent en analysant mon cas. Je considère personnellement qu’un retour à la norme ne saurait en aucun cas être salutaire.

H :


Le MySmerde de Coline Honoré : Charogne de doberman